La révolte du pronétariat : 10 ans après

Article de Sylvie Constant dans le cadre du cours Nouveaux Médias à l’Université d’Ottawa, session automne 2015 - 17 novembre 2015

L’auteur

Joël de Rosnay a eu une vie bien remplie d’expériences, d’études et de succès. Non seulement a-t-il représenté la France à 2 reprises pour des championnats du monde en surf [1], mais il s’est aussi démarqué par l’obtention d’un doctorat ès sciences en chimie organique et en prébiotique (qui est « l’aspect scientifique des origines de la vie [2] »), en plus d’être professeur et chercheur à la Massachusetts Institute of Technology (MIT)[3]. Fondateur du site AgoraVox en 2005 et plusieurs autres, Rosnay écrit par la suite La révolte du Pronétariat en 2006 avec la collaboration de Carlo Revelli. Le terme pronétariat de Rosnay se veut un jeu de mot avec le prolétariat et le Net. Il désigne « une nouvelle classe d’usagers des réseaux numériques capables de produire, diffuser, vendre des contenus numériques non propriétaires en s’appuyant sur les principes de la « nouvelle nouvelle économie »[4]» Dans son livre, il explique qu’avec la venue d’Internet et du Web, le pouvoir se voit transféré à ses utilisateurs, et qu’une nouvelle démocratie est en marche. L’œuvre de Rosnay cherche à « proposer [des] analyses et approches pratiques face à un développement totalement nouveau et en brutale accélération[5]» Son but était d’identifier le potentiel et non pas de peindre un « panorama négatif de l’évolution technologique et d’Internet [6]».

Résumé

LES INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES

À travers son livre, Rosnay mentionne l’innovation technologique que représente l’Internet et ce qui s’y trouve. Il rappelle d’où nous viennent l’initiative et l’origine, soit de la Défense américaine (p.36). L’innovation a éventuellement été diffusée au monde entier dans les années 90. Un des aspects révolutionnaires du nouveau médium est qu’il incluait à la fois du texte, du son et de l’image (p. 41). Les sites web sont apparus par la suite, puis les blogues, les podcasts, les vlogs, l’arrivée du WIFI qui permettait d’avoir accès à Internet sans fil (p. 61), etc. L’apparition des services a suivi de prêt, notamment les moteurs de recherche tels que Yahoo, MSN et Google. Skype permettait de « téléphoner n’importe où dans le monde […] à prix réduits » (p. 73). eBay et Amazon quant à eux permettaient d’acheter de la marchandise physique en ligne et de se la faire livrer (p 75). Même la publicité a fini par se retrouver sur Internet. Il y eut ensuite le développement de certains réseaux sociaux où les internautes pouvaient partager leur vie par écrit ou par photo: MySpace.com, PostSecret, Flickr.com … (p. 183-184) À l’aide de tel réseaux, les utilisateurs d’Internet sont devenus de plus en plus connectés. Ce changement de relation représente la vocation d’Internet: « connecter des personnes à d’autres personnes au même moment pour des activités partagées. » (p. 50)


LE JOURNALISME CITOYEN ET L’IMPORTANCE DE LA CURATION

Rosnay explique qu’avec la venue d’Internet, une nouvelle forme de journalisme a pris place : le journalisme citoyen. En Europe ainsi qu’en Asie, certains sites Internet y sont même dédiés. (p. 67) Ces nouveaux reporters « peuvent être témoins d’évènements, ou recueillir des informations, des renseignements difficilement accessibles pour les structures journalistiques traditionnelles. » (p. 117) Avoir les internautes comme journalistes permet d’avoir des reporters à chaque coin de rue, ce qui est impensable pour une agence de presse (p. 119). Par contre, n’ayant pas la méthodologie des journalistes, les citoyens peuvent produire de la « mésinformation » et ils ne sont pas à l’abri de la désinformation (p. 117). Avec la venue d’Internet, l’infopollution et la surinformation ont fait leur apparition. Avec les données constamment renouvelées, il est difficile d’y faire un tri. Par contre, celui-ci est très important. Il faut extraire d’Internet ce qui est pertinent et significatif (p. 103). Il faut être prudent face à l’information qui nous est communiquée et savoir veiller et vérifier les informations reçues (p 106-107). Une précaution peut être de croiser différentes sources afin de voir si l’information communiquée est cohérente (p. 163). Rosnay va même jusqu’à dire que « le véritable pouvoir réside dans la faculté de rechercher, localiser, trier, filtrer, recomposer, analyser, communiquer ou diffuser l’information utile et pertinente. » (p. 121) En d’autres mots : il faut faire une curation des données.

DE RÉCEPTEURS À ÉMETTEURS

Un des thèmes souvent mentionnés dans le livre de Rosnay est le changement de rôle. Dès son introduction, Rosnay explique que ceux appelés jusqu’à présent récepteurs sont maintenant en mesure de prendre part « aux processus planétaires de création et de distribution d’information. » (p. 11) C’est l’apparition du P2P, peer to peer, où les utilisateurs créent de l’information et la partagent avec d’autres. La communication se passe alors de bas en haut, et ce sont maintenant les utilisateurs qui adaptent les outils présents sur Internet à leurs besoins (p. 32).  Les pronétaires sont libres, échangent ce qu’ils veulent, contribuent à leur goût, sans être soumis à une autorité quelconque (p. 33). La venue de différents outils a permis aux récepteurs d’émettre à leur tour, en produisant de la musique et des films, faisant ainsi compétition au monde professionnel (p. 60). Plusieurs innovations sont venues suite aux désirs des adolescents : le courrier électronique, le SMS, le chat, etc. « Ils ont été promus par les utilisateurs eux-mêmes. » (p. 71) Ces nouvelles applications étaient révolutionnaires et leur permettaient une plus grande liberté. L’abondance d’Internet a permet d’équilibrer le pouvoir. La rareté n’étant plus, les pronétaires n’étaient plus sous la dépendance des grandes industries. Avec le Web 2.0, ceux-ci se sont appropriés l’information ainsi qu’Internet (p. 183). En effet, les programmeurs d’Internet sont les utilisateurs (p. 206). Ils contribuent en fournissant des données et en créant du contenu. Rosnay pousse la réflexion et dit même qu’en « s’unissant avec cohérence et intelligence [les utilisateurs] pourraient créer un contre-pouvoir ou une « intelligence collective ». » (p. 199) « L’utilisation efficace d’Internet passe par son feed-back global, par sa réactivité. » (p. 202) Le pouvoir est entre les mains des internautes, ils doivent simplement le saisir.

Commentaire

L’ouvrage de Rosnay est très instructif et intéressant, surtout 9 ans plus tard. Il arrivait que lors de la lecture, certains sites web et éléments m’étaient complètement inconnus. Il est fascinant de voir comment la technologie a évolué en 9 ans, et comment certains sites ou moteurs de recherche ont complètement disparu. Yahoo n’est presque plus utilisé, surpassé par Google depuis quelques années, MySpace n’est plus d’actualité, et Facebook qui n’est mentionné qu’un seule fois dans le livre est le site qui est en tête du palmarès des réseaux sociaux, avec plus d’un milliard et demi d’utilisateurs[7]. Bien qu’il dépeigne les média sociaux sous un bel angle (comme mentionné dans la conclusion de son livre, c’était le but quand même), ma perspective de ceux-ci est malheureusement teintée de négativité, d’après la réalité vécue.

CHANGEMENT DE RÔLE

Rosnay parle beaucoup dans son livre de comment les récepteurs sont passés du côté des émetteurs, avec une communication basée sur le feed-back. Ce modèle de communication est très différent de celui développé par Shannon (professeur au MIT pendant 20 ans) et Weaver. En effet, sur Internet et les média sociaux, nous sommes loin d’une communication directe, et sans retour. En lisant le livre de Rosnay, j’ai beaucoup pensé à la nouvelle place du récepteur. [8]
Internet est en quelque sorte l’explosion des communications. Effectivement, tous peuvent écrire, contribuer à la vie sociale, mais tous ne savent pas comment le faire ni quoi dire. Malheureusement, les média sociaux affichent beaucoup de préjugés, stéréotypes et jugements. Les insultes, les intolérances et le racisme font partie intégrante de ces réseaux. Bien que plusieurs se battent pour les faire disparaître, ils restent présents.

INTERNET AMÈNE UNE SOLIDARITÉ *HYPOCRITE* MONDIALE

Rosnay mentionne dans son livre qu’une des beautés d’Internet est l’avènement d’une solidarité mondiale (p. 143). Un exemple récent est certainement celui vécu dans les derniers jours. En lisant le livre, plusieurs éléments m’ont fait penser à la tragédie vécue le 13 novembre en soirée. Suite aux attentats survenus à Paris, Facebook a mis en place une application permettant de changer la photo de profil de ses utilisateurs avec un filtre de couleur bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau français. Cette initiative voulait « soutenir les victimes et les familles du massacre survenu vendredi soir dans la Ville Lumière. [9]» Youtube a même changé son logo quelques jours pour soutenir la France[10].

Plusieurs monuments internationaux illuminés aux couleurs de la France, ont circulé sur les médias sociaux. Cette solidarité était belle, mais quelque peu hypocrite. En octobre, la Turquie a été « frappée par l’attentat terroriste le plus meurtrier de son histoire[11]» : 97 morts, 48 blessés aux soins intensifs. Où était le drapeau de la Turquie? Le 12 novembre, un double attentat-suicide a fait 43 morts au Liban[12]. Où était le drapeau du Liban? Les média sociaux sélectionnent ceux pour qui la population mondiale sera solidaire, et j’en suis déçue. Bien que le désastre aille été terrible, une vie française ne vaut pas plus qu’une vie libanaise ou turque.

En conclusion

Rosnay écrit vers la fin de son livre que si les citoyens s’unissaient, ils pourraient créer un contre-pouvoir fondé sur l’intelligence collective et les média de masse. Le potentiel est réellement incroyable. Malheureusement, les média de masses (sociaux) sont souvent mal utilisés, et des utilisateurs mal informés finissent par se suivre sans questionnement comme un troupeau de moutons. Oui, il y a eu de grandes choses faites à travers les média sociaux (je pense au printemps Arabe), mais ceux-ci ne sont pas exploités à la hauteur de leur potentiel. Voilà pourquoi j’ai intitulé mon article « La (presque) révolte du pronétariat! ».  Un jour, peut-être y aura-t-il une pleine révolte

Références :

[1] Wikipédia, « Joël de Rosnay », https://fr.wikipedia.org/wiki/Jo%C3%ABl_de_Rosnay, réf. 16 novembre 2015
[2]Wikipédia, « Origine de la vie », https://fr.wikipedia.org/wiki/Origine_de_la_vie, réf. 16 novembre 2015
[3] Joël de Rosnay, « Biographie de Joël de Rosnay, https://www.carrefour-du-futur.com/biographie/, réf. 16 novembre 2015
[4 Joël de Rosnay, La révolte du pronétariat, des mass média aux média de masses, Fayard, 2015, p. 12
[5] Joël de Rosnay, Op. Cit., p. 211
[6] Ibid
[7] Sophie Estienne, « Facebook ateint 1,55 milliard d’utilisateurs », https://techno.lapresse.ca/nouvelles/internet/201511/04/01-4917320-facebook-atteint-155-milliard-dutilisateurs.php, réf. 16 novembre
[8] L’image provient du cours CMN 1548, donné en automne 2014 avec Geneviève Boivin et représente le modèle de communication de Shannon et Weaver.
[9] Marlie Beaudin, « Voici comment changer votre photo de profil Facebook aux couleurs de la France », https://www.journaldemontreal.com/2015/11/14/voici-comment-changer-votre-photo-du-profil-facebook-aux-couleurs-de-la-france, réf. 16 novembre 2015
[10] https://images.indianexpress.com/2015/11/parisyoutube_big.jpg
[11] Radio-Canada, « Article du 10 octobre 2015 – La Turquie frappée par l’attentat terroriste le plus meurtrier de son histoire », https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/International/2015/10/10/001-attentat-terroriste-ankara-turquie-morts.shtml, réf. 16 novembre 2015
[12] Benjamin Barthe, « Le Liban rattrapé par la guerre en Syrie », https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/11/13/en-difficulte-l-ei-frappe-le-hezbollah-a-beyrouth_4808875_3218.html, réf. 16 novembre 2015

novembre 20, 2015 dans Révoltes pronétaires, Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (0)

Le crédo de la netpolitique

Dans un récent billet intitulé éthique et politique sur le net, Jean-Pierre Raffarin propose à ses lecteurs sa vision de la netpolitique, à laquelle nous ne pouvons que souscrire.

Alors que le phénomène des blogs concentre toute l'attention sur le "nouveau" rôle d'internet dans la vie politique française, et que le "Web 2.0" semble tenir les promesse que le Web 1.0 (quel qu'il soit) n'aurait pas tenu, c'est avec un brin de nostalgie mais aussi de fierté que nous relisons le credo de Netpolitique, rédigé il y a déjà quelques années déjà, mais plus que jamais d'actualité.

Inspiré des e-vangiles du Cluetrain Manifesto et du manifeste de notre homologue britannique Voxpolitics, ce texte - très proNetaire finalement- reflète encore aujourd'hui les convictions et les engagements de l'équipe de Netpolitique.net. Ce texte se veut vivant ; nous espérons qu'il pourra au fur et à mesure s'enrichir de vos commentaires sur ce blog ou ailleurs...

 

1. La démocratie est un dialogue.

2. Depuis plus de cinquante ans, les politiques ont pris l'habitude de communiquer via les médias de masse.

3. L'utilisation de ces médias de masse a imposé un modèle dominant de communication verticald : discours de masse, large, homogène, impersonnel, et surtout unidirectionnel.

4. Chaque nouveau média génère ses règles de communication spécifiques. Dans les années 70, Nixon , Chaban-Delmas et Mitterrand ont tous trois en commun d'avoir perdu une élection notamment parce qu'ils n'avaient pas su utiliser la télévision.

5. Dans le jeu politique, on envoie l'information du point A vers l'audience-cible (point B). C'est le modèle de communication traditionnel dit du "télégraphe" : un émetteur envoie un message à un récepteur en espérant l'influencer.

6. Sur la toile, configuration inédite : B ignore le message, B a le contrôle de ce qu'il veut lire, voir et entendre sur le net, B n'écoutera ce que vous avez à dire que s'il a l'impression que vous vous adressez effectivement à lui en tant qu'individu.

7. Internet promeut un système d'information ouvert qui permet à tout un chacun de croiser l'information avec d'autres sources.

8. Le média permet de parler à tous en s'adressant à chacun.

9. Règle de base de la communication politique : garder le contrôle du message.

10. Dommage, il n'est plus possible de contrôler le message.

11. Les techniques classiques de la communication politique : management de l'information, communication télévisuelle, relations-presse et relations-publiques subissent d'ores et déjà la pression des nouveaux médias.

12. En utilisant le Net on ne contourne pas les médias, on les multiplie. Chaque internaute est un relais d'opinion potentiel.

13. " Plus que l'individu, ce sont les communautés qu'Internet structure "(B.Emsellem), c'est ce qui fait à la fois la force et la complexité du médium.

14. Les politiques ont des raisons d'avoir peur d'Internet si ils n'intègrent pas l'interactivité et les règles du média.

15. Le réseau permet d'engager le type de dialogue auquel la démocratie représentative aspirait mais ne pouvait créer.

16. Les individus peuvent désormais trouver les moyens de se faire entendre au-delà et indépendamment des cadres institutionnels. On peut appeler cela vote stratégique, communauté de pression, " hacktivisme " : nous l'appelons "Vigilance Active".

17. Le médium favorise l'humour : les parodies et les traits d'esprit circulent plus vite et plus loin que les doctrines.

19. La politique à l'age du Réseau signifie que les gens deviennent plus organisés, plus informés, plus intelligents collectivement.

20. Le Net facilite l'accès à l'information. Il facilite aussi le passage à l'action.

21. Si les citoyens s'en saisissent et si les partis politiques jouent le jeu du média, Internet porte en germe les conditions d'une nouvelle pratique démocratique.

22. La netpolitique : nous n'en sommes qu'au début...

NetPolitique

février 22, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Deux tiers d'auteurs chez les jeunes internautes

Par Guillaume Champeau.

A qui s'adresse le droit d'auteur aujourd'hui et à qui s'adressera-t-il demain ? Réservé hier à une poignée de professionnels, l'auteur du droit d'auteur devient indissociable du consommateur. Une étude de Yahoo le démontre encore...

Nous sommes tous des auteurs. Dès lors que nous postons des messages sur un forum, que nous éditons un wiki, que nous publions nos billets d'humeurs sur un blog ou notre musique sur Jamendo... nous sommes tous auteurs. Le code de la propriété intellectuelle réserve cette qualité "à celui ou à ceux sous le nom de qui l'oeuvre est divulguée". Définition très large qui exclue volontairement toute notion artistique pour accorder protection des droits à tous ceux qui, professionnels ou non, éditent des oeuvres. Là encore, les oeuvres sont protégées "quels qu'en soient le genre, la forme d'expression, le mérite ou la destination".

Selon une étude dévoilée par Yahoo et rapportée par NetEco, "près de 71% des internautes de 16 à 34 ans se déclarent prêts à produire leur propre contenu sur le web et 37% d'entre eux se disent également disposés à compléter sur internet les informations proposées par les médias classiques". En décembre, Médiamétrie nous apprenait que 2,3 millions de Français, soit un internaute sur 10, avait déjà créé son blog, et que près de 30% des internautes français les lisent ! AgoraVox, le journal citoyen français, compte déjà plus de 7000 articles en moins d'un an d'existence, écrits par plus de 2000 internautes. En Corée, OhMyNews compte environ 40.000 rédacteurs avec un lectorat qui dépasse le million de lecteurs quotidiens, et une influence telle que le journal citoyen (écrit par des bloggeurs) est réputé avoir participé à l'election du Président Roh Moo-hyun, qui lui a même accordé sa première interview ! En musique, Jamendo distribue librement plus de 600 albums, 500 concerts, et 6000 titres de plus d'un millier d'artistes. Tous prétendent à la protection du droit d'auteur, et la plupart ont une conception du droit d'auteur bien différente de celle des titulaires historiques de Droit, que Joël de Rosnay et Carlo Revelli nomment les "infocapitalistes".

Il faut donc prendre avec beaucoup de recul les déclarations de soit-disant "représentants des auteurs" qui prétendent que la loi protège "les auteurs". Ils protègent une certaine catégorie d'auteurs, qui ne sont plus ceux d'aujourd'hui, et seront de moins en moins ceux de demain...

février 21, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack

Un nouvel acteur du monde des affaires : la « réputation en ligne »...

Le concept de « réputation en ligne » prend une importance nouvelle en ces premières années du nouveau millénaire. Les communautés en ligne sont de plus en plus nombreuses sur le Net, que ce soit pour échanger des idées (weblogs) ou des produits (eBay).

Malgré le rôle croissant joué par la réputation en ligne, ce concept a fait, jusqu'alors, l'objet de peu de recherches. Pourtant, depuis quelques années, certaines entreprises privées ont tenté de baser leur « business model » sur la collecte et la diffusion d'information en relation avec la réputation en ligne d'entreprises ou de personnages publics (politique, business...). C'est le cas, par exemple, de Epinions, BizRate ou OpenRatings.

En 2003, le MIT a organisé le premier Symposium consacré à la réputation en ligne. Ce symposium fut alors l'occasion pour des chercheurs en économie, mais également (et surtout?) en sociologie, en psychologie ou en science informatique, d'échanger (et de confronter parfois) des points de vue très disparates sur ce sujet. Le MIT initiera ainsi la prise de conscience du monde des affaires. Depuis, la « confiance électronique » n'a pas cessé de se développer en tant que sujet d'étude et de préoccupation : comment améliorer (voire tout simplement mesurer) sa propre réputation électronique?

Où en est-on aujourd'hui ? Les entreprises travaillent principalement sur trois axes :

·    Analyser la performance des mécanismes existants de construction de la réputation en ligne.
·    Proposer de nouveaux modèles de réputation en ligne et maîtriser leurs impacts sur les affaires.
·    Instrumentaliser la réputation en ligne à son profit.

Dans le cas de transactions isolées (entre des personnes qui ont peu de chances de se retrouver en affaire dans le futur), le système de notation par les « pairs » est très répandu. C'est le cas de eBay, où chaque acheteur a la possibilité de « noter » son vendeur après la transaction. Si un produit proposé par un vendeur X vous intéresse, vous avez ainsi la possibilité de consulter les « notes » des clients précédents à propos de ce vendeur X que vous ne connaissez pas.

Dans le cas de transactions en ligne plus répétées (entre entreprises par exemple), la réputation en ligne permet de créer des partenariats à moyen ou à long terme. Cela permet ainsi de diminuer l'incertitude de l'environnement pour les deux partenaires. « L'historique » du partenaire (quand il est disponible) sert ainsi de base à la construction de la réputation en ligne, avec les conséquences que l'on peut imaginer sur les volumes d'affaires susceptibles d'être gagnés (ou perdus) grâce (ou à cause) de cette réputation.

A quoi sert, en fait, cette réputation en ligne ? Son rôle semble double :

·    La réputation en ligne sert de signal aux partenaires éventuels : elle est porteuse d'une information qui sera utilisée par les autres entreprises pour la prise de décision (travailler avec ce partenaire ou pas)
·    Mais la réputation en ligne joue également le rôle de sanction : un comportement inacceptable pour les autres entreprises entraînera une réputation négative qui aura pour conséquence une diminution du volume des affaires pour l'entreprise ainsi sanctionnée.

La réputation en ligne est, sans aucun doute possible, un acteur du monde moderne des affaires. On connaît déjà le rôle du facteur « prix » pour coordonner l'activité économique. La réputation en ligne est-elle en train de voler la vedette au prix, dans le cas des transactions « on line » ?

Cependant, malgré les efforts des entreprises, il ne semble pas certain aujourd'hui qu'il soit simple (ou possible ?) d'instrumentaliser et de maîtriser sa propre réputation en ligne... Mais n'est-ce pas mieux ainsi, après tout ?

Par Rémy JUSTON-COUMAT

février 12, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (0)

Témoignage : le paradoxe du blog d’arrondissement ou la vie d’un blogueur

Le blogueur, sachant bloguer et ayant étalé pendant plusieurs mois sa vie et ses états d’âme sur son blog personnel, se demande quand même à quoi tout cela peut bien servir. Ainsi est née l’idée du blog d’arrondissement. Ne plus parler de soi, parler des autres, dans leur proximité. Créer ou recréer des liens sociaux. Regarder et raconter ce qui se passe devant chez soi. Permettre aux habitants de se réapproprier la vie citoyenne, en leur fournissant d’autres informations. Parler de choses dont on ne parle jamais. Simplement dire la vie proche. De l’utopie réaliste.

Pour le blogueur standard, se transformer en blogueur d’arrondissement n’est pas chose facile. Concilier ses attentes, voire ses exigences personnelles, avec celles supposées des lecteurs, être fidèle à ses opinions dans le souci permanent de respecter aussi celles des autres, s’ouvrir à des sujets inconnus, se fixer donc des règles de conduite, font partie du travail préalable. Constance, persévérance, honnêteté et qualité de l’information, voilà ce qui vous anime. Utopie encore.

Se muer en Tintin de quartier pour le citoyen ordinaire change non seulement l’approche de la vie locale – il est aux aguets - mais aussi son organisation personnelle. Être sur le terrain nécessite d’être prêt à chaque instant, aussi la moindre sortie ne peut-elle se faire qu’équipé du minimum professionnel, à savoir bloc, stylo et appareil photo numérique. Ne pas oublier la petite carte de présentation du blog. On acquiert vite des réflexes conditionnés.

Le blogueur d’arrondissement a ses joies et ses peines, comme tout un chacun.

Être réceptif à la vie locale, phénomène qu’implique la nécessité de raconter, provoque aussi une ouverture dans la connaissance du microcosme dans lequel vous vivez. Regarder des enfants dans les ateliers de peinture du mercredi, assister à des meetings politiques, vous qui les avez fuis depuis toujours, découvrir le foisonnement de la vie associative, être invité à des inaugurations officielles, voire à des conférences de presse, voilà qui apporte beaucoup, dans ce monde si cloisonné. Joie du contact. Le blogueur a le temps. Il peut venir, revenir, prendre son temps, discuter pour mieux connaître les gens, mieux appréhender les situations. Il met en confiance, et voit que ça marche. Il est bien accueilli. Joie de s’apercevoir, au travers du petit compteur de visites, que vous êtes lu, et de plus en plus lu. Pas de gloire là dedans, mais pas d’hypocrisie non plus, être lu fait plaisir.

Déceptions aussi. Vous qui rêviez de commentaires, voire de débats, vous voilà bien dubitatif devant l’inertie de vos lecteurs. Peine aussi, quand, au travers d’un commentaire assassin vous reprochant de ne vous intéresser qu’à tel ou tel quartier de l’arrondissement, vous proposez au lecteur chagrin de devenir un honorable correspondant de son quartier, et qu’il vous renvoie sur les roses. Déception encore, quand vous vous apercevez qu’un tel, pourtant si sympathique, a essayé de vous manipuler, vous qui, de fait, n’êtes pourtant pas grand-chose.

N’allez pas croire que la vie du blogueur d’arrondissement soit une sinécure ! Celui-ci est débordé. Rapide revue de presse, lire ce que les collègues des autres blogs d’arrondissement ont écrit, un coup d’œil sur les sites plus ou moins institutionnels, la journée commence. Ne pas oublier, à 11heures, l’inauguration de la nouvelle crèche en présence du Maire, passer voir l’avancement des travaux du Quartier Vert en cours de réalisation, continuer l’enquête sur les équipements des squares pour les petits, ah, ne pas oublier de passer dans cette très belle association de réinsertion de gens en difficulté, ni le vernissage d’un artiste peintre du quartier. Ce soir, petit meeting politique, et discussion avec le député. N’oublions pas la conférence de presse de la RATP, qui inaugure ses nouvelles stations avec services clients, justement dans l’arrondissement.

Le soir, le blogueur d’arrondissement est crevé. Mais comme il doit aussi gagner sa vie – ah oui j’oubliais, le blogueur d’arrondissement est bénévole, c'est-à-dire libre – il lui faut bien travailler à la maison. Il va se coucher à 2 heures du mat, fondu.

Le lendemain matin, tout recommence. Un rapide coup d’œil au petit compteur indique une légère diminution du nombre des visites la veille. Rien de bien grave, ça ira mieux demain. Dans sa boîte à mails, le blogueur d’arrondissement trouve un message en provenance de Limoges. Un Monsieur, la cinquantaine, a trouvé son blog facilement par Google (petit plaisir). Le Monsieur est en passe d’acquérir dans l’arrondissement un petit studio pour sa fille de vingt ans qui vient poursuivre ses études à Paris. Il vous demande, à vous, après lecture attentive de votre blog, votre avis sur les questions de sécurité dans le quartier. Le blogueur d’arrondissement sourit.

Par Didier Vincent (Paris Neuvième)

février 6, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (1)

N'éliminons pas les journalistes

La révolution de la diffusion de l’information annoncée grâce aux blogues, wikis, podcasting et aux moyens de réception plus personnalisés (RSS) occulte un phénomène préoccupant : là où la liberté d'expression est telle l'air que l'on respire machinalement, la pollution commerciale menace l'indépendance journalistique. Ailleurs dans le monde, la situation est au pire catastrophique, au mieux préoccupante.

Essayez d'intéresser votre entourage à ce que vous avez lu, vu ou entendu hier soir sur le Web. Ils vont vous écouter, poliment, cherchant désespérément du regard le collègue avec qui ils pourront échanger sur les vraies choses de la vie, celles qu'ils auront apprises dans le journal ou, surtout, à la télé.

Beaucoup moins limité que les médias traditionnels, le Web permet de contourner le barrage informationnel. Mais l'accès plus universel à l'information signifie-t-il pour autant que nous pouvons nous passer de professionnels aptes à livrer une information journalistique ? Chacun son métier. Celui de journaliste peut s'imiter ; il ne s'improvise pas.

La presse du monde tant libre que non libre, religieuse ou civile, partisane ou non partisane, et le journalisme sont tels un vieux couple. La liberté de l'une, lorsqu'elle existe, celle de la presse, n'est pas forcément celle de l'autre, celle du journaliste. Méditez sur cette nuance.

Certes, il y a encore « une presse indépendante », autre nuance à méditer, mais la concentration des médias est telle que de très grandes entreprises de la presse dite libre dominent ce que les gens voient, entendent et lisent.

Les médias du monde libre ne parviennent plus, ou ne le font que peu, à exercer leur mission d’informer. Nous assistons à une élimination en douce de l’indépendance journalistique qu’assuraient jadis les salles de rédaction. Ce qui rapporte remplace ce que l’on rapporte. Pendant ce temps, les journalistes de l'autre monde vivent sous la crainte constante d'être emprisonnés, quand ce n'est carrément éliminés. Qui s’en soucie vraiment ?

Partout, la disparition des professionnels du traitement journalistique de l'information – au profit d’amateurs plus ou moins éclairés – serait un recul dont ne profiteraient que ceux qui n'ont aucune morale quand vient le temps de s'enrichir.

Les citoyens qui publient et qui échangent dans des réseaux plus ou moins formels, faisant circuler faits et idées, posent un défi aux médias traditionnels, mais souhaitons que ce ne soit pas le défi de leur existence même.

C’est en se situant dans une logique de complémentarité d’information, plutôt que de substitution, que les citoyens reporters maintiendront les médias traditionnels sur le qui-vive, et les forceront à respecter l’indépendance journalistique, pour conserver leur crédibilité, la seule carte du jeu de l’information qui les empêchera de disparaître.

Par Michel Monette

janvier 27, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (2)

Les blogs d’ado

Sur la planète blog existe un continent, le plus vaste sans doute, et presque inexploré. Comme sur terre l’humanité, les adultes se cantonnent pour la plupart aux contrées civilisées n’osant, hormis les spécialistes, s’aventurer dans les endroits sauvages. Les blogs d’ados apparaissent comme une forêt vierge, avec quelques franges habitées. Il s’agit d’un continent en voie de développement. Skyblog en est la capitale, avec plus de 2,5 millions de blogs. Plus de la moitié des collégiens et lycéens bloguent, et l’on dit qu’il en paraît plus de 35 000 par jour – souvent éphémères.

« En voie de développement », tout comme leurs auteurs qui exposent au tout venant ce qu’ils sont, ce qu’ils voudraient être, parlent de ceux qui les entourent et les aident à grandir. En général, le bloguisme commence vers onze ou douze ans au plus tôt, quand la préadolescence  taraude l’identité. Il se termine sur ce continent vers dix-sept ou dix-huit ans, lorsqu’on a envie de passer à autre chose. Et on délaisse alors Skyblog pour d’autres hébergeurs, ou bien on change de thème. Bien sûr, ce phénomène concerne ceux qui possèdent le minimum de vocabulaire nécessaire à la vie dans une telle société, au-delà des « 400 mots » de certaines banlieues. Il faut, en outre, avoir accès à du matériel, et être habile de quelques connaissances techniques. Les blogs ne concernent donc pas tout le continent adolescent, mais seulement une grande partie.

Durant les années collège & lycée, les blogs se créent et s’abandonnent comme des plantes saisonnières. On en crée deux, trois, cinq, les filles surtout, voire plus si les « commentaires » des autres sont jugés insuffisamment nombreux. Ma nièce, à quatorze ans, en avait déjà créé trois. Les garçons sont plus fidèles à leur blog, semble-t-il, plus soucieux de se créer un style. Mais il n’est pas rare qu’à la rentrée suivante ils le laissent tomber pour quelques mois, avant d’en créer un nouveau, cette fois affecté à une passion particulière, sport, moto ou nouvel amour.

Le schéma des blogs d’ados est curieusement le même, il obéit à des stéréotypes, bien que les intéressés n’en aient pas conscience. Pour les garçons, il s’agit surtout d’établir leur identité. Pour cela, tout est sollicité, le narcissisme des photos, le questionnaire à la Proust, le faire-valoir des copines, « la » petite amie de cœur, les meilleurs copains, la bande en ses ébats, plus rarement les frères ou les cousins, les sports. Pour les filles, il s’agit surtout de sentiments. Des listes illustrées de « bogoss » sont établies et font l’objet de nombreux commentaires. Les « plus belles filles » sont sollicitées comme exemples à suivre en termes d’expressions du visage, de corps à modeler, ou de mode à porter, et les photos des médias sont alors ardemment pillées (Brad Pitt semble l’emporter comme idéal mâle ces dernier temps). Outre l’amant de rêve, les copains les plus proches sont pris intimement en photo, avec commentaires. Contrairement à ce qu’expriment les garçons dans leurs échanges entre mecs, la machine musculaire n’est pas le seul critère pour ces demoiselles. Un air de fragilité leur sied beaucoup plus, chair encore tendre, silhouette fine ou visage indécis. Stéréotypes classiques, les gars se veulent carrossés d’épaules, de pectoraux et d’abdos, « bêtes de sexe », alors que leurs amies les préfèrent gentils, pleins d’humour et à l’aise en société, fussent-ils plus ou moins androgynes. Cela dit, 60.4% des ados ne pensent quand même pas « rencontrer leur grand amour grâce au Net ».

C’est beau, un blog d’ado, rempli de photos vivantes, de scènes incongrues et de poèmes dédiés. Les commentaires sont d’un froid réalisme concernant l’apparence, l’amitié ou le sexe, mais affectueux envers la bande et soucieux des problèmes du monde. Les frimousses en devenir et les frasques potaches émeuvent, elles montrent l’humanité en son devenir, cette métamorphose qui fait peu à peu craquer les gaines de la chrysalide. C’est vite lassant aussi, parce que cela tourne toujours autour du même sujet : « mwa, mwa, mwa » - comme on écrit aujourd’hui, façon SMS. L’adolescent
Alexis, seize ans, décrit dans un questionnaire « son occupation préférée à la fin de la semaine » : « voir mon angee, voir mes potes et dormirrrrr » (orthographe respectée). Le sujet est vite épuisé pour qui veut suivre l’aventure du blog.

Instrument de l’individualité, le blog d’ado joue à plein son rôle de miroir interactif. Il s’apparente aux jeux vidéo, où l’on endosse pour un temps un rôle. Mieux que l’ancien « journal intime », long à tenir, exigeant sur le
style et presque toujours secret (« sam soulerai tro den fair un donc jen aura jamais lol », écrit un ado), plus moderne que ces collages sur le « cahier de texte » ou le carnet que l’on traîne toujours avec soi pour y
fourrer en vrac photos, dessins, poèmes et citations, le blog est, à l’âge tendre, un outil moderne et merveilleux. Pas besoin d’orthographe, le syllabique SMS suffit à tout dire ; pas besoin de grandes phrases, on écrit comme on cause, par interjections et tics ; pas besoin de textes rédigés, les photos numériques envahissent l’écran. A la question « la chose que tu emmènerais avant tout sur une île déserte », Quentin répond du tac au tac : « un portable ki capte ».

Un outil pour quoi faire ? Pour son introspection, et pour effectuer ses tests sociaux. On montre son physique, attendant les commentaires des copines et des copains (« à qui ressembles-tu le plus », demande le questionnaire-type : « a un dieu mdrrr nan jrigol », répond Alexis) ; on se place en position scabreuse, juste pour lire les réactions de « la bande » ; on se déclare amoureux ou ami, pour se placer ou pour voir.  Ce sont surtout les commentaires qui font l’intérêt du blog pour un ou une ado. Il s’agit de savoir qui on est aux yeux des autres, de sa tribu, jusqu’où on peut aller. A cet âge, on se construit entre soi plutôt qu’en référence aux adultes, plus lointains. Les scènes qui pourraient paraître douteuses aux yeux mûrs, faux tir au pistolet sur le copain, étranglements, simulation de coïts, inversion des rôles masculin/féminin, déguisements en méchants ou en prostitué(e)s – ne sont que des jeux de rôles pour tester, aux yeux des pairs qui les jugent, quelles sont les limites socialement acceptables. La justice et l’administration s’en sont inquiétées comme s’il s’agissait de nouvelles tentatives de « subversion ». Les blogs ne sont pas destinés aux adultes mais aux pairs, et particulièrement aux copains de « la tribu ». La provocation envers la société viendra plus tard, avec d’autres outils que le blog.

Par Argoul

janvier 25, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (3)

Internet, porte-voix de la masse silencieuse

Ancien étudiant en Histoire, j'ai pu constater que cette discipline poste souvent le chercheur dans une situation difficile lorsqu'il s'agit de s'intéresser aux sociétés passées. Les documents historiques dont nous disposons sont presque exclusivement officiels ou littéraires : épitaphes, textes philosophiques grecs et romains, actes royaux, quelques journaux depuis l'invention de l'imprimerie, etc. Rien qui permette de reconstituer fidèlement les pensées du peuple, que les historiens appellent d'ailleurs la masse silencieuse. En d'autres termes, nous avons le plus souvent très peu d'indices sur l'opinion publique dans le passé, particulièrement avant le 19e siècle.

Le développement d'Internet ouvre des perspectives qui peuvent paraître infinies. Les blogs, comme les journaux citoyens sont, par définition, les lieux privilégiés d'expression de l'opinion publique, sortes de croisements de témoignages et de réflexions qui, comme naguère sur l'agora, construisent l'opinion publique. Les historiens qui, dans des siècles ou des millénaires, utiliseront cette masse de documents et, donc, de témoignages, pourront reconstituer le 21e siècle avec une précision dont on rêve aujourd'hui. Encore faudrait-il que l'archivage d'Internet devienne systématique, et ne fasse pas seulement l'objet de quelques initiatives éparses, sans quoi le visage de notre Internet sera définitivement perdu avant la fin de cette décennie.

Par Guerric Poncet

janvier 20, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (1)

Reporter Citoyen

Citoyen : Personne qui fait preuve d'esprit civique, qui a le respect de la loi, le souci de la bonne marche de la société civile, in Dictionnaire de l'Académie, neuvième édition.

La devise d’Agoravox est « Devenez un Citoyen Reporter », elle fait donc le postulat que ce qui est premier, c’est notre appartenance à une communauté. Et si cette formulation était incomplète, si elle nous laissait au bord du gué des bouleversements technologiques en cours ? Et si la bonne façon de décrire ce qui se passe sous nos yeux, dans la sphère des médias de ce début de millénaire, consistait à utiliser la proposition inverse, en somme celle qui nous définirait ou nous demanderait de devenir des « Reporters Citoyens ». En effet, pour ceux d’entre nous qui ont la chance d’avoir accès aux technologies numériques de communication, la réception, la captation, la transformation, l’émission d’informations sont devenues des réalités immédiates et permanentes. Nous sommes tous déjà des reporters ou des capteurs : touriste assistant à une catastrophe naturelle et tournant un film, syndicaliste vivant de l’intérieur les débats dans son entreprise et tenant son blog, artiste faisant partager ses coups de cœurs musicaux par téléchargements interposés.

pLa question, dès lors, n’est plus celle de ce statut de reporter, mais bien notre volonté de faire partager ces informations collectées, notre savoir, nos points de vue, nos émotions. La problématique s’est donc déportée : en somme, sommes-nous prêts à être des citoyens, c’est-à-dire à partager, à prendre pleinement notre place dans la cité, à jouer le jeu du collectif, maintenant que cela nous est accessible si facilement, qu’il nous suffit de cliquer ?

Si la réponse était positive, nous assisterions alors à un formidable changement de paradigme : en effet, dans nos sociétés développées, la démocratie était en berne, marquée au cours des dernières décennies par la lente disparition du citoyen au profit de l’individu, l’anomie devenait notre horizon social, en faisant de nous des reporters presque sans le savoir ; les technologies de communication modernes nous donnent la possibilité de réinvestir le champ citoyen, en écoutant, donnant, prenant, confrontant, analysant toutes les paroles. Ainsi, elles nous poussent à (re)devenir citoyen. Ce serait là une formidable victoire.

Par Chem Assayag

janvier 17, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (2)

« Alors, tu défends les pirates ? »

Je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a demandé, sur un ton accusateur, pourquoi je m’étais spécialisé sur le P2P. Pourquoi je m’étais fait le journaliste du diable, à défaut d’en avoir été l’avocat, comme l’auraient justifié mes études. Le Peer-to-Peer, l’objet de tous les débats, l’arbre qui cache la forêt d’un modèle économique et social totalement dépassé… Le P2P ne se réduit pourtant pas à un outil de pirates. Il n’est qu’un élément dans une vaste dynamique de déconcentration de la communication, de la transmission du savoir et de la culture.

Si je me suis passionné pour Napster et ses successeurs, c’est parce que tout d’un coup, le rêve d’une bibliothèque d’Alexandrie devenait réalité. Ensemble, des millions d’hommes, à travers toute la planète, peuvent mettre en commun toutes les œuvres qu’ils possèdent, et tous peuvent y avoir accès en tout temps, et en tout lieu. C’est unique et grandiose dans l’histoire de l’Humanité. Et finalement ce pauvre P2P n’est que le bouc émissaire facilement accusable (puisque illégal dans nombre de ses usages) de tout un ensemble de nouveaux modes de communication qui contribuent ainsi à briser les barrières physiques et à annihiler le monopole des vieux médias, des vieux promoteurs, et des vieux distributeurs.

Dans ma jeune carrière de journaliste en ligne, j’ai écrit près de 2 000 articles. Quel journal ou magazine papier aurait publié toutes ces lignes ? Certains artistes veulent à tout prix être recrutés par les majors du disque, parce qu’ils pensent que c’est le seul moyen de faire entendre leur musique, parce qu’ils se disent « comme ça, je passerai à la radio ». Mais les journaux, radios et télévisions de demain, qui feront connaître les artistes, c’est nous. Les mass médias et la culture de masse sont appelés à disparaître, au profit de la multiplication des niches et de la diversification des savoirs. C’est là, je crois, qu’est la véritable révolution sociale d’Internet.

Par Guillaume Champeau (Ratiatum)

janvier 16, 2006 dans Témoignages pronétaires | Permalink | Commentaires (2)