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La révolte du Pronétariat

Critique du livre par Jean Dubois (Les Echos).

L'irruption des internautes et blogueurs opère une rupture radicale dans la relation entre les hommes au sein de la société.

Il est assez inattendu qu'un ouvrage sur le développement de l'Internet se place sous la bannière du slogan cher aux premiers marxistes. C'est que Joël de Rosnay n'est pas seulement un scientifique se livrant ici à un exercice de prospective, mais aussi un militant. C'est également qu'il est convaincu que nous vivons une révolution aussi importante que celle qui a marqué le début de l'ère industrielle.
L'erreur courante est de ne voir dans l'Internet qu'une nouvelle technologie de communication s'ajoutant à une liste déjà longue. En fait, son irruption opère une rupture radicale dans la relation entre les hommes au sein de la société, puisqu'il en inverse le sens antérieur. Nous vivions jusqu'ici dans une société pyramidale où tout allait dans le même sens : du haut vers le bas. Ainsi en est-il de l'information détenue par une élite minoritaire qui la distribuait ensuite en forçant les utilisateurs à passer par les vecteurs de diffusion qu'ils contrôlaient : maisons d'édition, journaux, chaînes de télévision, etc. Mais voilà que les nouvelles technologies numériques font surgir une nouvelle classe d'usagers qui cessent d'être de simples consommateurs passifs pour devenir à leur tour producteurs et diffu- seurs d'information. Tels sont les « pronetaires » : des internautes, des « blogueurs », des cito- yens comme les autres mais qui entrent en compétition avec les « infocapitalistes » traditionnels pour informer, écouter de la musique, drainer des flux importants de visiteurs sur leurs sites, permettre des accès gratuits, etc. Le schéma de la communication cesse d'être celui des mass media - « un vers tous » - pour devenir celui de « tous vers tous ». Il se crée ainsi un réseau de « médias de masse » qui utilisent des techniques numériques de création collaborative, de connexion et d'échange qui supplantent progressivement les vecteurs traditionnels des mass media. « Face aux pouvoirs publics et privés apparaît un véritable contre-pouvoir citoyen. »

Cette inversion des rapports de pouvoir se manifeste aujourd'hui dans le secteur de la presse, qui doit faire face à une nouvelle concurrence. Mais il est prévisible que bien d'autres domaines seront touchés : celui de la musique, où se déroulent déjà de spectaculaires batailles, celui de la télévision, celui de la publicité, etc. La vie politique ne devrait pas échapper à cette mutation à partir du moment où les citoyens disposeront de moyens plus efficaces que leurs bulletins de vote pour peser sur les décisions. Pour Joël de Rosnay, on se dirige vers une nouvelle démocratie : « Non pas une e-démocratie caractérisée par le vote à distance, mais une vraie démocratie de communication. (...) Les médias de masses, seuls véritables médias démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen. »

Information et... intelligence

Le risque serait de se laisser aller à un optimisme béat. Fort heureusement, l'auteur explique en quelques pages remarquables ce que pourrait être un autre scénario. Il montre que l'Internet peut provoquer une explosion de l'information qui équivaudra à une sorte de « bombardement informationnel » dépassant largement les capacités de traitement de l'homme ordinaire. Trop d'information tue l'information et peut aboutir à une désastreuse désinformation : « Avoir un accès illimité aux informations ne signifie pas pour autant disposer d'un accès automatique au savoir et n'entraîne pas à coup sûr un enrichissement personnel. » Mais les individus de demain auront-ils le bagage intellectuel leur permettant de relever un pareil défi ?

Au bout du compte, le lecteur éprouvera sans doute quelque scepticisme à l'égard de ce qu'il peut estimer être un rêve de l'auteur, rêve que celui-ci poursuit depuis qu'il nous a donné « Le Macroscope » (Seuil, I975), puis « L'Homme symbiotique » (Seuil, I995). On le suit volontiers quand il nous décrit l'accroissement de pouvoir que les nouvelles technologies mettent à la disposition des hommes, mais l'on continue à se demander s'ils seront en mesure de l'utiliser. Cela supposerait « qu'ils parviennent à se montrer solidaires et organisés ». Or les pistes suggérées par Joël de Rosnay pour satisfaire à cette condition ne balaient pas le doute. On veut bien souhaiter l'émergence d'une « intelligence collective » au sein d'un nouveau cyberespace, mais on peut craindre que cette hypothèse n'ait guère de chances de se réaliser. Cela ne devrait pas interdire que l'on se mobilise pour faire avancer l'union des « pronetaires » à laquelle il nous convie.

février 23, 2006 dans Revue de presse | Permalink

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