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La révolution numérique n’est pas ce que vous croyez… Ou de l’État-nation à l’entreprise-État

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Article paru dans L'Opinion du 25 mars 2014 
Par Véronique Anger-de Friberg et Patrick de Friberg

Révolution numérique, Révolution digitale, des formules passées dans le langage courant. Mais de quoi parlons-nous précisément ? Quels sont les véritables enjeux ? Qui sont les nouveaux maîtres du monde ? Qui sont les gagnants et les perdants ? Et, surtout, quels sont les impacts de cette Révolution sur chacun de nous, sur nos vies privées et professionnelles ? L’Homme du XXe siècle saura-t-il s’adapter à ce changement d’ère que chacun perçoit sans vraiment le comprendre. Une période de l’histoire de l’Humanité fascinante et effrayante à la fois, dont l’accélération brutale fait perdre les repères. Un tourbillon dans lequel semblent se perdre nos esprits trop cartésiens alors que le monde se complexifie.

Nous vivons une Révolution, un « changement de monde » pour reprendre l’expression de Michel Serres. Oui, le monde tel qu’on l’a connu est en train de disparaître pour laisser la place à un nouveau système de pensée, de valeurs, de pratiques, de relations aux autres, de production de richesses, de rapports de forces, de nouveaux pouvoirs.

D’anciens beatniks devenus maîtres du monde
La fin de notre monde, c’est peut-être la fin d’une forme de civilisation, mais ce n’est pas pour autant la fin du monde… si tant est que ceux qui nous gouvernent parviennent à comprendre les défis à relever pour notre pays, qu’ils s’adaptent sans tarder à un mouvement qui ne pourra plus s’arrêter et encore moins faire machine arrière. En dépit de la résistance des États, qui n’apportent comme réponse que réglementations et taxes supplémentaires. En dépit des craintes des citoyens, qui ne perçoivent pas immédiatement les bénéfices de ce changement de monde censé leur offrir de nouvelles opportunités. Des citoyens à qui l’on vante chaque jour le principe shumpeterien de « destruction créatrice » sans savoir quand, faute de formation suffisante, ils pourront enfin profiter des nouveaux emplois promis dans le secteur du numérique et de la e-economy.

 


Comment, dans un contexte où tout est mouvant, tirer son épingle du jeu ? Les grands acteurs de la e-economy imposent leurs règles du jeu sur la scène économique mondiale. Google, Apple, Facebook, Amazon & Microsoft (le fameux GAFAM) nous obligent à revoir notre conception même de l’État et de la démocratie et à repenser notre civilisation sur de nouvelles fondations. Peu d’observateurs semblent en avoir pris la mesure. La plupart d’entre eux ne voient en GAFAM que d’anciens beatniks devenus maîtres du monde… Des libertaires critiqués pour avoir trouvé le moyen d’échapper à l’impôt et aux taxes en toute impunité.

Les multinationales : une espèce en voie de disparition…
Jusqu’à présent, les multinationales se contentaient de pratiquer l’optimisation fiscale et de recruter loin de chez elles une main d’œuvre à bas coûts. Mais aucune n’aurait osé refuser de contribuer financièrement à la richesse de son pays. Avec leur modèle fondé sur le rapport du capital (rente des actionnaires), contrairement au modèle typique d’un GAFAM moins intéressé par les profits que par le pouvoir. D’où des experts déstabilisés quand Facebook perdait de l’argent alors que ses actionnaires ne se souciaient pas de la rentabilité immédiate.
Si les multinationales consentent à respecter un code de bonne conduite en acceptant le principe des redevances financières (impôts, charges sociales…) sur leurs profits dans l’intérêt de la communauté, la conception de GAFAM (sa vision du monde, des rapports de pouvoir, de son rôle sur la scène mondiale…) est toute autre.
Vestige de la colonisation et de la suprématie des pays développés, symbole pour beaucoup du combat entre capitalisme et lutte des classes, incarnation de la compétition effrénée entre les États, les multinationales (depuis la compagnie des Indes aux comptoirs d’Asie en passant par Asthom, Danone, EDF, Renault, Sanofi, Total, Veolia, ArcelorMittal ou Continental) qui, jusqu’à présent, profitaient de la mondialisation économique et financière, voient leur puissance remise en cause par ces nouveaux « joueurs » qui leur disputent leur terrain de jeu en inventant de nouvelles règles, de nouvelles valeurs, de nouvelles façons de penser l’entreprise sans frontière.
On connaissait le lobbying des entreprises sur les États, et la réponse des États qui rappelait à l’ordre en imposant des mesures financières dissuasives, en allant jusqu’à menacer les récalcitrantes de nationalisation. Souvenons-nous du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, évoquant la nationalisation « provisoire » d’ArcelorMittal en 2012.

De la l’état-Nation à l’entreprise-État
Contrairement aux multinationales, qui revendiquent un pays d’appartenance et acceptent de reverser une partie de leurs profits aux États où sont présentes leurs filiales en contrepartie de certains avantages, les entreprises de la e-economy n’ont ni frontières, ni pays d’appartenance et encore moins l’intention de reverser de l’argent aux États. A la différence des multinationales, les entreprises de la e-economy évoluent en marge des États. Et si on traçait les frontières de chacun des membres de GAFAM, on constaterait que ce sont les clients et les employés qui déterminent les frontières ; pas un pays d’appartenance ou la situation géographique des filiales.
Pour la première fois, des entreprises présentes partout dans le monde rejettent le principe d’adhésion à un modèle qui fonctionnait bien jusqu’à présent. Les entreprises de la e-economy refusent de contribuer à l’enrichissement des États, non par culture du profit comme les multinationales-rentières qui délocalisent pour réduire leurs coûts de production, mais pour acquérir toujours plus de pouvoir.
Comme les dirigeants de multinationales, les dirigeants de la e-economy pratiquent l’optimisation fiscale, non pour engranger toujours plus de profits, mais pour réinvestir cette richesse sur des marchés porteurs comme les NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Intelligence artificielle et sciences Cognitives) ou le big data notamment.
En refusant de verser un impôt sur les sociétés et des charges sociales, les dirigeants de la e-economy refusent de contribuer au bien commun en finançant les services publics d’éducation, de protection sociale et de santé, de justice, de sécurité, de transports… Ils préfèrent investir dans leurs propres modèles et décider eux-mêmes de la façon de répartir les richesses.
Ainsi, en créant leur propre modèle de mutuelle santé privée, de crêches, de formation, de sécurité contre les cyber attaques et autres, de retraite, etc. ils inventent leur propre organisation tout en s’affranchissant des États. Sur l’impulsion de leurs dirigeants, les employés de GAFAM se considèrent d’ailleurs comme appartenant à un même groupe, une même organisation, partageant les mêmes valeurs, les mêmes pratiques, la même culture, le même langagegeek, la même philosophie, une certaine vision du monde pourrait-on dire.
Le management à la Google, souvent cité en exemple, fait rêver les jeunes générations qui arrivent sur le marché de l’emploi. Un management faussement « cool » et un environnement de travail en apparence idyllique où chacun semble s’épanouir en tenue décontractée dans un contexte empathique avec salles de sport et installations high tech en contrepartie d’un travail acharné et d’une adhésion presque sectaire aux règles internes de l’organisation. Une révolution, aux relents libertaires, mais gare à celui qui oserait dévier du discours officiel ou dénoncer des dysfonctionnements. Il serait immédiatement banni, comme cela a pu se produire chez Amazon par exemple.

Vers une nouvelle guerre froide ?
Une organisation qui ressemble à un État. Un État hors des États. Comme on l’a vu, l’entreprise-Étatsouveraine, affranchie des États-nations, s’organise autour de ses propres modèles et décide de l’affectation de ses budgets, non pas pour participer à la « chose publique » (comme dans la res publica, la République que l’on connaît en France par exemple) mais pour s’assurer des monopoles dans les secteurs les plus en pointe et les plus créateurs de richesses.
Pour ne citer que l’exemple de Google (qui est bien plus qu’un simple moteur de recherche) la société investit depuis 2013 dans la robotique et l’intelligence artificielle (avec Boston Dynamics), les neurosciences et les nanotechnologies (avec Google X Lab), la santé (décodage génétique, longévité et aussi le « transhumanisme » avec le projet Calico pour améliorer les performances du corps humain), l’énergie (avec Google Energy), le big data qui permet la collecte et le traitement d’informations de masse (analyses d’opinions, observateur de tendances, prévention de la criminalité, sécurité…).
Face à ces géants de l’e-economy, les États actuels ne font déjà plus le poids. Non pas à cause de la valeur en capitalisation ou du CA réalisé par ces entreprises, mais à cause des informations auxquelles GAFAM donne accès. Google est installé sur tous les ordinateurs du monde, Facebook compte plus de 750 millions d’utilisateurs actifs chaque jour dans 39 pays. Il est amusant de se souvenir que beaucoup annonçaient régulièrement la fin de Facebook ou d’Apple il  n’y a pas si longtemps encore. Jusqu’à ce que le monde comprenne que leur modèle est non seulement intelligent parce qu’il leur donne le pouvir, mais également très rentable.
En 2013, Apple a dépassé Exxon Mobil en termes de capitalisation. L’ex-plus grande capitalisation mondiale (438 milliards) se fait coiffer au poteau par une entreprise de la e-economy ! Aujourd’hui, la capitalisation de Google est évaluée à 413 milliards de dollars (avec un chiffre d’affaires 2013 de 60 milliards de dollars). Celle d’Apple à 500 milliards de dollars (avec un CA de 58 milliards de dollars). FaceBook atteint les 130 milliards dollars (avec un CA de 8 milliards de dollars), Amazon 6 milliards (avec un CA de 17 milliards de dollars) et Microsoft 260 milliards de dollars (avec un CA: 78 milliards de dollars). Une puissance financière cumulée de 1311 milliards de dollars ! L’équivalent du budget de l’État français pour un an.
Certes, séparément, GAFAM n’a pas encore dépassé les Big 5 de l’industrie américaine (Exxon mobile, WallMart, Chevron corporation, Conoco et General Motors) mais preuve est faite que le vieux monde disparaît pour laisser la place au nouveau monde. Des startups de la net economy, qui n’existaient pas il y a quelques décennies, évoluent désormais dans la cour des Grands, propulsées aux côtés de 3 sociétés énergétiques, un grand de l’automobile et un géant de la grande distribution. Dans le futur, on peut imaginer une guerre plus idéologique qu’industrielle entre ces leaders de l’industrie, qui ont toujours réussi à s’adapter aux changements (en 2007, General Motors était moribond) et les maîtres de la e-economy. Les velléités d’alliance entre Apple et Tesla Motors (véhicules électriques haut de gamme) ou toute autre joint-venture susceptible de décupler la puissance de GAFAM oblige les grands groupes traditionnels à se poser la question de leur avenir. Pour survivre, les multinationales pourraient choisir d’adopter le modèle de GAFAM et, à leur tour, s’affranchir des États et s’enrichir plus encore…
Et que se passerait-il si GAFAM décidait de créer une coalition et envisageait une cyber guerre contre les États ou des concurrents gênants ? A eux tous, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft peuvent prendre la main sur la totalité ou presque des ordinateurs de la planète. Parallèlement à cette force de coalition, que pèseraient un État ou une grande industrie concurrente ?


La querelle des Anciens et des Modernes
Les entreprises, petites et grosses, qui n’ont pas encore compris que le modèle a déjà changé risquent de disparaître. Une espèce remplace tout simplement une autre espèce dans un système darwinien… La France va-t-elle réussir à trouver sa place dans la e-economy, face à des entreprises-États de plus en plus puissantes, qui fait rêver nos « meilleurs cerveaux », diversifient leurs activités dans des secteurs de pointe qui leur assureront bientôt des moyens et un pouvoir décuplés ?
Des entreprises-États qui pourraient, grâce à leur trésorerie acheter 83% des brevets déposés dans le monde chaque année. Des entreprises-États qui refusent le système, mais créent leur propre système : un État en marge de l’État. Des entreprises-États plus riches que les États, qui décident comme elles l’entendent de la redistribution des richesses, mais refusent de payer pour ceux qui n’appartiennent pas à leur organisation.
Les Anciens, c’est-à-dire le monde d’avant (les États et le système économique traditionnels) vont-ils entrer en guerre contre les Modernes (les entreprises-États affranchies des États) ? Ce serait absurde en une guerre perdue d’avance. Quand les États n'ont plus le pouvoir d'imposer leur modèle (sécurité, santé, éducation, énergie, etc.) comme c’est le cas aujourd'hui, d'autres modèles émergent portés par GAFAM et d’autres, puisque de nombreuses petites startups copient le modèle GAFAM aujourd’hui.
Ce n'est que le début, et c’est la faillite des États qui a conduit à cette situation, en même temps que les nouveaux outils numériques permettaient d'inventer une nouvelle économie et une nouvelle conception du monde.

Game over !
Les États ne sont déjà plus capables de faire rentrer l’impôt, et de plus en plus d’activités échappent au contrôle des États qui ne pourront pas résister longtemps en légiférant pour essayer d’endiguer le mouvement et tenter de retrouver une puissance passée qui ne reviendra plus. En tous les cas sous la forme que l’on a connue. Game over ! Que cela nous plaise ou non, on a déjà basculé dans une nouvelle ère.
GAFAM n’est que la partie émergée de l’iceberg, de cette Révolution qui se déroule en ce moment sous nos yeux. Pourtant, bien peu d’experts comprennent ce qui est en train de se passer. Et tous ceux qui théorisent sur le nouveau Monde en se référant à un système de pensée qui remonte aux années 1970 sont dépassés par le phénomène. C’est le cas de nos politiques et de nombreux pseudo spécialistes de la question, qui se limitent souvent à critiquer GAFAM et leurs méthodes sectaires ou antisociales.

Si nos élites politiques et économiques n’y comprennent pas grand chose, et que le peuple subit cette Révolution digne de la révolution industrielle de plein fouet, c’est parce qu’on ne peut plus penser le monde de façon binaire, comme on l'analysait aux temps de la lutte des classes et de la guerre froide. La question n’est pas de savoir comment nous allons retarder l’inéluctable, mais comment allons-nous nous adapter pour prendre le train de cette Révolution en marche pour le meilleur… et sans le pire ? Le débat est ouvert et se poursuivra toute la journée du 5 juin dans le cadre du 2ème Forum Changer d’Ère, qui se tiendra à la Cité des Sciences et de l’Industrie.

Véronique Anger-de Friberg est la présidente fondatrice du Forum Changer d’Ère, organisé par "Les [email protected] Stratégiques", qui se déroulera le 5 juin prochain à la Cité des Sciences & de La Villette (Paris).
Patrick de Friberg est écrivain, spécialiste de la guerre froide.

mars 26, 2014 dans Actualité | Permalink | Commentaires (0)

Les élites débordées par le numérique

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Article de Laure Belot publié par Le Monde -26 décembre 2013

Septembre 2013. Un bijoutier niçois tue son agresseur et reçoit, en cinq jours, plus d’un million de soutiens sur Facebook. Massif, ce mouvement numérique a laissé l’appareil d’Etat « comme une poule avec un couteau », avoue aujourd’hui un membre d’un cabinet ministériel. « Devant ces nouveaux usages en ligne, ajoute-t-il, nous avons du mal à formuler des réponses. 

Qu’il y ait eu ou non manipulation des chiffres, cette mobilisation hors norme est intéressante, quand on sait qu’un rassemblement en soutien au bijoutier, organisé à Nice le 16 septembre, n’a pas réuni plus de 1 000 personnes. « On a toujours relié manifestation physique et soutien affectif, observe le PDG d’Ipsos, Jean-Marc Lech. Or le numérique entraîne une révolution de l’appréhension sociologique. »
Surtout, ce mouvement sociétal d’un nouveau type révèle que, dans leur grande majorité, les élites tombent de l’armoire numérique et ne soupçonnent pas la lame de fond sociétale qui se forme. L’« homo numericus » avance à toute vitesse. Bien plus vite que les gouvernants, institutions et intellectuels, souvent dépassés.



MOYEN D’EXPRESSION ET DE MANIPULATION



En quinze ans, les classes dirigeantes ont compris qu’Internet a révolutionné la communication : la multiplication des tuyaux permet une diffusion rapide et mondiale de contenus plus ou moins fiables, d’idées mesurées ou radicales. Moyen d’expression et de manipulation, le Web entraîne de nouveaux risques d’atteinte à l’image. D’où, quel que soit l’endroit de la planète, l’apparition de « tweetomanies » (usage compulsif de Twitter) et autres « facebookeries » (création à la chaîne de pages Facebook à visées publicitaires) de certains leaders, partis politiques, entreprises voulant paraître de leur temps.

 Pourtant, cette communication en ligne, frénétique du haut au bas de l’échelle sociale, n’aide pas les élites à percevoir la partie immergée de l’iceberg numérique. « Une véritable culture nouvelle, initiée par les “digital natives”, c’est-à-dire la “génération Y”, se répand mondialement, explique Marie Ekeland, vice-présidente de France Digitale, association qui soutient le développement des start-up. Ceux qui cantonnent le numérique à une économie à part n’ont pas compris le phénomène. »

Chez Wikipédia, 5e site le plus visité du monde et symbole de la culture collaborative en ligne, Adrienne Alix, directrice des programmes de Wikimédia, sa structure faîtière, remarque : « Un signe majeur de la déconnexion des élites est l’usage de l’expression “nouvelles technologies”. Ils parlent de “plan numérique” comme si on planifiait la récolte de blé en URSS, cherchant à contrôler des choses qui ne sont pas contrôlables. »
 
SYNDICATS ET LOBBYS COURT-CIRCUITÉS



Résultat : leurs déconvenues sont protéiformes. Aux Etats-Unis, « l’affaire Edward Snowden [l’analyste de la CIA qui a divulgué des documents top secret de la NSA] peut être vue comme une belle illustration de la déconnexion des élites », commente le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. « Ces informations confidentielles ont été données à des centaines de destinataires, dont les supérieurs hiérarchiques n’ont pas imaginé une seconde que l’un d’entre eux pourrait avoir envie de les partager. L’Amérique de la Silicon Valley, en pointe, ne doit pas cacher celle de Washington, déconnectée, où beaucoup ont du mal à appréhender le “big data” [récolte massive de données numériques] et le partage numérique. Ils y sont même hostiles. »
 
En France, c’est à leur propre court-circuitage, par le biais de YouTube, Twitter ou Facebook, que syndicats et lobbys traditionnels ont assisté en 2013. La Fédération nationale d’équitation, au bord de la route numérique, a découvert sur Facebook la croisade des éleveurs équins contre l’« équi-taxe ». Même surprise du patronat concernant les colères fiscales des « tondus », « poussins » et « abeilles », inspirées de celle des « pigeons », en novembre 2012, mouvement rejoint tardivement par un Medef dépassé. « C’est le bas qui pousse, estime Jean-Marc Lech. Cette société de liberté déborde toutes les élites, sans aucune culpabilité. »



LES CITOYENS RÉINVENTENT LA SOCIÉTÉ À LEUR ÉCHELLE 

Massivement, et mondialement, l’outil Internet engendre de nouvelles pratiques économiques et sociétales. Les internautes tissent des liens horizontaux, achètent et vendent sur Leboncoin.fr, pratiquent le covoiturage grâce à BlaBlaCar, conduisent la voiture de leur voisin au moyen de Ouicar.fr, s’entraident sur Craigslist.org, se logent sur Airbnb.com…

« On pourrait dire que ces usagers court-circuitent les intermédiaires, mais ce terme signifierait qu’ils y mettent une volonté politique. Or ces pratiques ne sont pas clivantes au sens droite-gauche. Issus de tous bords, les citoyens s’emparent d’Internet pour agir différemment et réinventent la société à leur échelle. Sans même le chercher, ils questionnent l’organisation pyramidale gouvernée par les “sachants” », explique Antonin Léonard, cofondateur de la communauté OuiShare.

Cette société civique qui s’auto-organise a déjà ses têtes de pont, prêtes à jouer dans la cour mondiale des grands : OuiShare, catalyseur des pratiques collaboratives, a des relais à Rome et Berlin ; le réseau Sandbox fédère, de San Francisco à Pékin, un millier d’entrepreneurs de moins de 30 ans qui réseautent et s’entraident ; du Brésil aux Philippines, Plus Social Good rassemble ceux qui « cherchent des solutions collaboratives aux problèmes sociaux », explique le polytechnicien Ismaël Le Mouël, fondateur de Helloasso.com, qui a déjà récolté 4 millions d’euros pour 2 000 associations.



LES BANQUES : INTERMÉDIAIRES INÉVITABLES

Sans centre, sans frontières, ces pratiques déstabilisent. Et pour cause : « Dans l’histoire, ce sont les puissants qui se sont organisés en réseaux larges, pas vraiment le socle de la société », explique l’historienne Marjolaine Boutet. Ainsi de l’essor mondial du financement participatif ou crowdfunding. « La récente étude de la Banque mondiale, évaluant le marché à 10 milliards de dollars [7,3 milliards d’euros] en 2025, a été un électrochoc pour le milieu bancaire français », note Vincent Ricordeau, fondateur du site Kisskissbankbank.com, qui aide à financer clips, films, musique… « Nous sommes désormais approchés par des groupes financiers, mais leurs réactions oscillent entre tentatives de récupération ou d’intimidation. La créativité culturelle est aux mains d’un très petit nombre de gens, les élites. Le monde ne pourra changer que si chacun peut avoir accès à sa propre créativité. »

Toujours dans le domaine financier, l’ex-banquier d’affaires de BNP Paribas Charles Egly a créé avec son camarade de HEC Geoffroy Guigou la banque de particuliers à particuliers Prêt d’union… pour donner du sens à son travail. « J’avais un poste très intéressant intellectuellement, mais aride humainement », résume-t-il. Son site vient de recevoir un soutien financier de taille. Non du secteur financier classique –: « On m’y a expliqué que les banques étaient des intermédiaires inévitables depuis cent cinquante ans et qu’il n’y avait pas de raison que cela change » –, mais du norvégien Schibsted, maison mère du Boncoin.fr, qui vient de miser plusieurs millions d’euros.



« Nous assistons à une bataille mondiale entre les élites 1.0, prises à rebours par la base et ses idées, et les élites 2.0, qui se positionnent sur cette nouvelle économie et remettent en cause les vieux modèles », estime Jean-Michel Billaut, pionnier de l’Internet en France élu personnalité de l’année par l’Association pour le commerce et les services en ligne. Signe d’une (tardive) prise de conscience ? Pour remettre à niveau ses têtes pensantes, BNP Paribas démarre un « coaching digital international » pour les « G100 » (ses 100 premiers dirigeants) intitulé « Diffusion des usages digitaux ».



PROBLÈME GÉNÉRATIONNEL VIOLENT



La rapidité des changements numériques a laissé nombre de dirigeants et penseurs sur la touche. « Une partie de notre travail est de rappeler des évidences à des clients qui ne vivent pas avec ceux auxquels ils s’adressent. Les consommateurs sont ultraconnectés. Alors qu’en face, ces élites voient Leboncoin.fr comme un épiphénomène et sont dubitatives sur l’essor du crowdfunding », explique Dominique Lévy-Saragossi, directrice générale d’Ipsos France.

« C’est un problème générationnel violent. La philosophie de certains nouveaux comportements, comme le partage de l’information ou l’échange, est pour eux contre-intuitive. » Cette quadragénaire particulièrement connectée reconnaît qu’elle-même doit s’adapter sans cesse : « Je me doute que certains phénomènes sont importants, mais cela me demande un véritable effort pour le concevoir. »

Agé de 70 ans, Joseph Stiglitz admet être, lui aussi, parfois dépassé. « Nous ne pouvons pas changer notre âge. Sur ces sujets, il faut parler aux plus jeunes pour comprendre », analyse l’économiste, qui confie avoir été initié au site de locations entre particuliers Airbnb.com par son neveu. « Nous faisons face à un mouvement très rapide et mondial, poursuit M. Stiglitz. La question est de savoir quel va être son impact réel et ce que nous devons faire. » Une problématique d’autant plus compliquée à appréhender que les percées de ces usages sont fulgurantes à certains endroits de la planète, mais pas à d’autres. « Nous ne sommes pas à la veille du grand soir. Il ne va pas y avoir de substitution d’un modèle à un autre », explique Louis-David Benyayer, docteur en stratégie et fondateur d’un groupe de réflexion prospectif ouvert, Withoutmodel.com, rassemblant chercheurs, entrepreneurs…

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Des voitures vont continuer à se vendre et, en même temps, des systèmes de transports collaboratifs vont émerger ailleurs. Les réalités vont se juxtaposer. » Résultat, les élites voient flou. Soit elles n’ont pas les bonnes jumelles, soit elles ne les placent pas au bon endroit. Des Roms à la burqa, « le débat public est phagocyté par de faux problèmes », estime Dominique Lévy-Saragossi. Comme si ces débats pseudo-nationaux permettaient aux élites de garder la main et d’éviter d’affronter les vrais sujets, notamment cette mutation sociétale. « L’agrégation de minorités fabrique une réalité fragmentée qui n’est plus lisible par la recherche de faits majoritaires. La notion de moyenne n’a plus de sens. Ce qui pose problème à une élite française cartésienne. »



ÉLITE PARISIENNE UNIDIMENSIONNELLE

De fait, le problème n’est pas seulement générationnel, mais bel et bien français. Ce qui faisait écrire à l’éditorialiste britannique Simon Kuper, le 10 mai, dans le Financial Times : « Les élites françaises n’ont pas été entraînées à réussir dans le monde, mais dans le centre de Paris. » Le constitutionnaliste Dominique Rousseau avance une explication : « Le problème en France n’est pas tant la déconnexion des élites que la nature même de l’élite, recroquevillée sur les énarques, que l’on retrouve partout, dans les banques, les assurances, les grands groupes, les cabinets d’avocats, les cabinets ministériels, à l’Elysée, à la direction des partis politiques… Cette élite parisienne unidimensionnelle, qui manque de diversité, manque aussi de capteurs pour saisir la société. Autant l’“énarchie” a été très utile pour construire la nation, autant actuellement, compte tenu de cette révolution numérique, elle devient un obstacle. »

Pour ce membre du prestigieux Institut universitaire de France, on assiste à un double mouvement. Face à ce nouveau monde, cette élite réagit classiquement : « Elle a été formée à l’idée que la volonté générale ne peut être produite que par elle et non par la société, où il y a trop d’intérêts et de passion. C’est une culture de méfiance des risques de fauteurs de trouble, poursuit-il. Mais la déconnexion n’est pas à sens unique. En bas, la société fonctionne sur elle-même, en réseau. Elle pense, communique sans les élites, invente ses propres règles et se moque de les faire passer par le haut. Le peuple se déconnecte aussi. »

Un double mouvement exacerbé par l’attitude des « élites intermédiaires », poursuit-il. Autrement dit les intellectuels, les médias, les universitaires qui ont l’oreille des puissants. « La grande majorité d’entre eux ne jouent pas leur rôle de passeur pour raconter ce qui arrive. Ces intermédiaires rêvent d’appartenir à l’élite principale et cherchent donc à lui plaire. Ils adoptent les codes et les sujets de prédilection de celle-ci. Bien sûr, il existe des penseurs connectés, mais même s’ils ont du succès, notamment par des livres, ils n’ont pas de capacité d’influence. »

Une vision que reprend Jean-Michel Billaut, auteur de l’ouvrage Quand la [email protected] se réveillera, dont certaines parties sont accessibles en ligne (https://billaut.typepad.com) : « Depuis la révolution agricole, il y a dix mille ans, nous sommes organisés de manière pyramidale. Nous avons eu les rois, puis les bourgeois après la révolution industrielle, puis les grandes écoles depuis la seconde guerre mondiale. Nous sommes dans une fabrique d’élite intergénérationnelle qui pousse ses dauphins pour pérenniser le passé et le pouvoir. Je viens d’interviewer 2 500 créateurs de start-up. La France 2.0 est très réveillée. Elle a un fonctionnement horizontal. Il n’y a que les élites qui ne le voient pas. »



APPRENDRE À DIFFUSER LES INFORMATIONS, LÂCHER PRISE, COLLABORER, CO-CRÉER

Cette déconnexion, en pleine période de crise, a de véritables conséquences économiques. « Le système financier français ne prend plus aucun risque », explique Marie Ekeland, associée du fonds Elaia-Partner, qui a aidé à financer le français Criteo, champion de l’indexation publicitaire en ligne valorisé près de 2 milliards de dollars lors de son introduction à la Bourse de Wall Street, en octobre.

Une belle pousse qui cache une forêt plus sombre : « Les Français épargnent, mais nous trouvons difficilement de l’argent à investir. Dans le numérique, nous sommes obligés de financer des entreprises qui, au départ, ne génèrent pas de chiffre d’affaires. Les critères d’évaluation ont changé, et le secteur financier peine à comprendre. Les décisions d’investissement se font toujours sur le passé et à court terme. Au bout du compte, les PME françaises se financent à 92 % par de la dette, alors que ce ratio n’est que de 50 % au Royaume-Uni et de 20 % aux Etats-Unis. Dans les autres pays, les investisseurs leur font confiance. Sommes-nous réellement prêts à voir naître de nouveaux champions ? L’âge moyen des entreprises composant le CAC 40 est de 101 ans. »

Peut-on changer les choses ? Dominique Boullier, professeur de sociologie à Sciences Po, s’est attelé à cette tâche. Sa mission ? « Ne pas reproduire les mêmes élites », avance-t-il tout de go. Directeur exécutif du programme d’innovation pédagogique Forcast, il teste déjà avec ses élèves de nouvelles méthodes. « Le numérique n’a été abordé qu’en termes de média et de notoriété. On n’a rien compris de la culture qui est en train de transformer la façon de travailler, de se lier. La désintermédiation remet en cause les rentes de situation, qui sont vues comme des abus, explique-t-il. Il faut apprendre à diffuser les informations, lâcher prise, collaborer, co-créer. Cela produit un nouveau type de richesse, mais c’est une rupture culturelle : il faut faire confiance à la masse, prendre le risque d’ouvrir les vannes. Le droit de propriété est remis en cause, le principe même de l’autorité remis en question. Tout cela est déstabilisant pour le corps professoral. C’est souvent parce que l’on pense avoir une autorité que l’on n’écoute plus. Il s’agit d’un véritable défi de formation.

LE VIEUX, LA CRISE, PUIS LE NEUF

« La technologie a toujours été un élément perturbateur, insiste, de son côté, Dominique Rousseau. L’imprimerie a permis a des gens qui n’étaient pas connectés de le devenir. Au numérique de jouer son rôle. Dans l’histoire, les séquences sont toujours les mêmes : le vieux, la crise, puis le neuf. Le moment est dangereux et passionnant. » Adrienne Alix, qui fut historienne, spécialiste du XVIIIe siècle, avant de travailler à Wikimédia, abonde dans ce sens : « Le climat me fait penser à la période précédant la Révolution française, quand se sont développés des livres clandestins, une façon de court-circuiter le monde de l’édition aux mains des élites. Elles considéraient ces écrits comme de la pornographie. Mais de ces auteurs sont sortis certains tribuns de la Révolution. »

Dominique Rousseau perçoit un changement de cycle. « La démocratie ne peut vivre sans élite. Elle est constituée d’un ensemble de personnages qui ont sur la société un savoir, une connaissance, une compétence. » Mais qui constituera l’élite de demain ? « A la différence du XVIIIe siècle, où Voltaire et Rousseau – fait prisonnier pour l’un, conspué par le système pour l’autre – étaient très connectés et ont produit des thèses qui ont eu un écho dans la société, les livres équivalents sur l’époque actuelle ne sont pas encore sortis. Cela va sûrement passer par les réseaux sociaux, qui vont produire ce qui est invisible aux yeux des élites. De là surgiront les intellectuels qui vont donner des mots au monde qui vient. »

mars 6, 2014 dans Révoltes pronétaires | Permalink | Commentaires (0)