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Interview de Joël de Rosnay par Denis Failly.
Denis Failly - "Pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l'écriture de ce livre "?
Joël de Rosnay - "Au cours des 10 dernières années j’ai été frappé par la montée d’un
nouveau pouvoir civil : les citoyens du monde sont en train d’inventer
une nouvelle démocratie. Non pas une « e-démocratie » caractérisée par
le vote à distance via Internet, mais une vraie démocratie de la
communication et de la participation. Cette nouvelle démocratie, qui
s’appuie sur ce que j’appelle les « media des masses », émerge
spontanément, dynamisée par les dernières technologies de l’information
et de la communication, auxquelles sont associés de nouveaux modèles
économiques. Il me fallait rendre compte de cette étonnante révolution
s’appuyant à la fois sur des technologies avancées et sur des nouvelles
pratiques inventées par les utilisateurs eux même, et en particulier
par les nouvelles générations. Pour preuve, le SMS, le bavardage sur le
Net (le « chat »), le partage de musique en P2P (de particulier à
particulier), n’ont pas été proposés par les grandes entreprises de la
communication, mais initiées et développées de manière explosive par
les jeunes utilisateurs du portable et de l’Internet."
Denis Failly - "Quelle est la thèse principale de votre ouvrage ?"
Joël de Rosnay- "Je voudrais donc témoigner
aujourd’hui de cette nouvelle lutte des classes entre ceux que
j’appelle les « infocapitalistes » détenteurs des contenus et des
réseaux de distribution et les « proNétaires », nouveaux producteurs et
acheteurs de biens et services produits par eux-mêmes en ligne sur les
réseaux. J’ai créé le terme de « pronétaire » à partir du grec « pro »,
(devant, avant, mais aussi favorable à) et de l’anglais « net »
(réseau), qui a conduit à l’appellation familière en français
d’Internet, le « Net »
Je pense que la production massive et collaborative par ce nouveau
proNétariat représente une révolution aussi importante que celle du
début de l’ère industrielle symbolisée par la machine à vapeur, puis
par la mécanisation et l’automatisation intensives. Aujourd’hui, grâce
aux nouveaux outils de pouvoir des proNétaires, s’appuyant sur le
numérique et l’Internet, cette révolution est encore plus rapide et
prend de court les pouvoirs en place. Certes, « l’empire contre attaque
», mais avec des moyens répressifs, juridiques, ou de propagande
médiatique, inadaptés.
Ces nouvelles pratiques mettent désormais en cause les modèles
traditionnels industriels et commerciaux de production et de
distribution. Il m’est apparu essentiel d’expliquer en terme clairs, -
car le jargon né des internautes est parfois mystérieux (blogs, wikis,
Skype et autres…) - pourquoi cette e-révolution s’apparente à une
nouvelle « lutte des classes » entre les grands pouvoirs politiques et
industriels et ce qu’on peut toujours appeler « le peuple », ou la
société civile. Car les règles du jeu du modèle industriel
traditionnel, fondé sur la propriété, par quelque uns, du capital
financier ou de production, ont changé. L’accumulation du « capital
informationnel » grâce aux ordinateurs personnels, aux banques de
données et à l’Internet, se fait de manière exponentielle. La création
collaborative et la distribution d’informations de personne à personne,
confèrent de nouveaux pouvoirs aux utilisateurs, jadis relégués au rang
de simples « consommateurs ». Des outils « professionnels » leur
permettent de produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée
dans les domaines de l’image, de la vidéo, du son, du texte, jusque là
traditionnellement réservés aux seuls producteurs de masse,
propriétaires des « mass media ».
Denis Failly - "Quelles sont les perspectives envisageables, les raisons d'être optimiste, les scénarii possibles...?"
Joël de Rosnay- "Ce livre a pour but, non seulement d’analyser cette surprenante évolution, mais aussi de proposer des solutions constructives pour ré-équilibrer les pouvoirs afin de favoriser le développement des connaissances et la protection des libertés humaines. Observateur attentif de l’impact des nouvelles technologies sur la société, je suis convaincu que la nouvelle «nouvelle économie » née de la montée du proNétariat, pose et posera des problèmes culturels, politiques, sociologiques et même éthiques, radicalement nouveaux. Les proNétaires, par l’utilisation des blogs, vlogs, wikis, journaux citoyens, IM, téléphone mondial gratuit tel que Skype..., comme outils stratégiques de production et de distribution, créent un univers commercial parallèle à celui des entreprises classiques. D’où les défis et les enjeux auxquels sont aujourd’hui confrontés entreprises et gouvernements et auxquels ils ne savent pas répondre. Les « media des masses », seuls véritables media démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen et, par voie de conséquences, avoir des impacts considérables dans les champs culturels, sociaux, économiques et politiques. La télévision, la radio, le livre, les journaux, les magazines, le téléphone, la publicité, ne seront plus les mêmes. Encore faudra-t-il que ce nouvel univers du « gratuit », démontre qu’il est capable de générer des bénéfices indirects, assurant la croissance économique, le partage des richesses et la solidarité."
Denis Failly - "Je vous remercie"
janvier 22, 2006 dans Revue de blogs | Permalink
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